La vie quotidienne à Salonique

Visages de Salonique à travers Le journal de Salonique (1890-1898)

par H N

HAGGADAH DE CATALOGNE 1320. illustration qui résume « voici l’herbe amère » par une facétie ( chakas) misogyne : l’homme désigne sa femme, ce qui rappelle la phrase de l’Ecclesiaste « et je trouve la femme plus amère que la mort »

Le Journal de Salonique a été créé et dirigé par Saadi Levy, c’est un journal en français, ce n’est pas vraiment un journal juif mais la population juive étant majoritaire, au moins cinquante pour cent de la population, et sans doute la plus active, elle est très présente dans ce journal. Rédigé en français, Le journal de Salonique s’adresse à une élite sachant lire cette langue qui, à l’époque, rivalise avec l’anglais au niveau mondial et domine en Europe. Pourtant il y a parfois de brefs articles en italien, une part importante de la population juive étant passée par l’Italie ( les nom l’indiquent, Récanati, Canetti, Modiano etc..) avant d’aboutir dans l’Empire ottoman.

Salonique c’est d’abord un port, un carrefour entre l’Europe du sud, France, Espagne, Italie et l’Empire ottoman, Thrace, Macédoine, Constantinople, côte égéenne, îles, Machrek: Syrie, Liban, « Palestine », et enfin l’Egypte bien que dominée par le Royaume-uni. Salonique est aussi le débouché maritime de la vallée du Danube, jusqu’à Vienne via des villes comme Stoumza, Stip, Monastir (actuelle Bitola), Sarajevo…

Ce port de Salonique est un port marchand où arrivent les produits importés (sucre, café, riz, blé, seigle, poivre, verre à vitre, pétrole, cotons filés, bougies etc..), d’où partent les productions locales, les paquebots transportent bien sur les passagers vers les villes de l’Empire ottoman, Constantinople, Samsun, Smyrne, Alexandrie, et vers Athènes et les ports d’Europe, Odessa, Naples, Gênes, Marseille. Par mer Salonique est très proche d’une ville comme Smyrne (Salonique est aussi un port militaire, dans une période où les puissances s’arment, les grandes flottes européennes y font escale.) Toutes les compagnies ont donc Salonique sur leurs parcours :

La compagnie marseillaise Fraissinet Pereire avec pour navires Le Thabor (tous les vendredis vers Istanbul). Les messageries maritimes avec Le tigre qui relie Constantinople à Marseille, Junon qui va vers Bagdad, Le Memphis. La Cie hollandaise a Le castor qui relie Salonique à Amsterdam et les port de la mer du Nord. La Cie Daout ( turque?) a le Sofia qui fait Salonique, Smyrne, Alexandrie. La Cie ottomane le Kriti qui va a Gourdji, au Mont Athos et enfin à Constantinople. Le Lloyd autrichien a Minerva de l’Adriatique vers Constantinople via les dardanelles, gallipoli, Samsun, Trebizonde, Batoum. La Cie grecque a l’Eléni qui relie Salonique à Smyrne La Cie italienne Florio Rubitano a Le Rosfaro qui relie Odessa à Constantinople via le Pirée, Salonique, la Crète, Gênes. Selon le journal, même le Japon envisage de créer une ligne en Méditerranée à partir de Salonique.

Dans le port de Salonique c’est un perpétuel défilé des flottes de guerre : anglaise, française, italienne, russe, allemande. Arrivent 16 bâtiments britanniques avec 8000 hommes à bord. Cette activité nécessite d’agrandir le port et de nouveaux bassins sont inaugurés le 2 novembre 1895.

Mais derrière le port, la ville est dit le Journal « un parangon de malpropreté », « un cloaque infect ». Les endroits particulièrement sales sont Loun capan, le marché aux poissons, les écuries. Il est à noter que les rues n’ont pas de nom à quelques exceptions près. La rue Findjandfilar est « un paradis des oies », il y a aussi « une rue sale faisant issue aux administrations des postes et télégraphes. ». Un article ironise : « on demande à la municipalité la construction d’édicules qui calmeraient bien des orages intestinaux, les buen retiros placés dans les rues latérales rendraient de grands services à la population. La clientèle serait nombreuse surtout à la saison des melons et des fayots ». Ce port connaît un autre fléau, la mendicité. Les efforts d’urbanisme sont rares : prolongation du tramway dela rue Sabri Pacha à Conak (le port). élargissement de la rue Vardar jusqu’au boulevard Hamidié.

Juive d’Hadrianopolis ( Andrinople) en 1568

La liste des faits divers rapportés indique la fragilité de la ville et de sa région que menacent les incendies et les inondations.

La pauvreté est présente pour beaucoup des habitants et ces difficultés matérielles ont pour conséquences le désespoir de certains et l’insécurité pour tous.

Le journal raconte : « Incendie chez Bohor Saltiel, M David Saïas, propriétaire de filaturees a apporté sa pompe. ». Incendie au magasin de David Carasso situé derrière le Beznsten. Inondations de 1895. Don pour les inondés de Prépol ; donateurs : Vidal Fernandez, Mardochée Jossua, Isaac Jahiel, Emile Navarro, Isaac Bensussan, Gendalia Errera, Moïse benjamin, Abram Naman, Saltiel Bohor, Seefelder. Suicide par le feu de Bienvenida, femme de Haim Benjamin « sous l’empire d'(idées noires ». Suicide du tailleur Nicolas Anastach.

Bonneteurs et pickpockets arrêtés par Moussa Bey, directeur de la police. Arrestation d’un « maladroit pickpocket » dans le tramway de la ligne des quais. Un pickpocket a volé Mlle S.M dans le quartier de l’incendie. Arrestation du bandit Youvan Dimitroff Enlèvement du capitaine Marriott. Il a été libéré contre une rançon de 10000 livres Enlèvement d’une jeune fille de seize ans « on ne peut savoir où le ravisseur a déposé son butin ».

Le négociant Nicolas Stéria agressé et volé au Bazar du Djadi Dabri. Un Juif de 18 ans assassiné par un muhadjir. (en 1913 L’univers israélite à Paris : à Constantinople le directeur de la police Samuel Israël blessé lors de l’arrestation des meurtriers du grand vizir Mahmout Chefket pacha admis à l’hôpital français). Il y a des troubles à l’ordre public plus cocasses : «Un nommé Naoun de Prizrend attablé à Tahta Kalé avec un jeune musulman , Ali garçon coiffeur, sur lequel il avait de coupables intentions.» Les matelots anglais ont fait un scandale à une représentation de La dame aux camélias, on condamne cette conduite « un peu shocking.» Le résultat de cette insécurité est le projet d’une nouvelle prison à Conak.

Si la pharmacie Cohen 74 rue du Vardar est spécialisée dans l’hygiène de la bouche, l’hygiène est déplorable dans les quartiers populaires, un article dénonce « les méfaits de l’alcool ». Les maladies sont souvent mortelles: mort par fausse couche de Mme Sara, épouse de Aron Baruch née Saadi Levy. Mort de monsieur Albert Francès jeune médecin de 26 ans.En janvier 1897 il y a 72 décés à Salonique 2 musulmans 20 chrétiens, 50 israélites ; les causes : 12 tuberculoses et 9 pneumonies.

La médecine de bonne maman dont parle le journal n’a pas de grands effets: Mettre de l’huile d’amande douce dans l’oreille en cas de douleur, Pratiquer l’avortement du panaris en plongeant le doigt dans un citron, Renifler du sel de table contre un rhume de cerveau, Et cet admirable conseil en cas de syncope : desserrer le col de chemise.

Mais la vraie médecine arrive très vite, il y a la création de l’hôpital israélite dirigé par le docteur Misrachi et financé par la société de bienfaisance Ozer dalim. L’hôpital italien de Salonique ouvre à la même période. Jacques Pacha est chef opérateur de l’hôpital militaire. Les membres de la société de médecine sont messieurs Aslanian, Bogos, Cotuvali, Jacques Bey, Margaritti, Misrachi, Léon Modiano, Albert Nissim, Otto Lenghi, Sciaki, Scialom, Sémeran, Tevfik, Uccino, Zadok, Zanas, Zia. Le sujet de leur rencontre est le traitement de la diphtérie par la serumthérapie. Pourtant la mortalité infantile est encore forte, parmi les enfants aux prénoms suivants : Nissim : Miracle ; Haïm : la vie ; Comprado : racheté ; Raphael : guéri par dieu, il se peut que certains aient guéri d’une grave maladie.

Les médecins sont souvent moqués. Le journal facétieux trouve qu’il y en a trop, que la carrière est encombrée, il s’en amuse et annonce que dans l’empire il y a 1,4 millions de malades et 1,7 million de médecins. En fait les médecins font partie de l’élite de la ville.

Juives de Stamboul en 1850, elles portent le hotoz, coiffe de bandes de lin roulées

Vers 1895, la population juive de Salonique frôle les 90000 habitants. L’ élite qui lit le Journal de Salonique est bien sur très minoritaire. On y rencontre le monde des affaires, les banquiers, les assureurs, les industriels, les gros commerçants, les professions libérales médecins, avocats, quelques intellectuels et hauts fonctionnaires de l’administration turque.

A la Banque de Salonique, nous trouvons Edmond Allatini vice-président, directeur Alfred Misrachi, sous directeurs Berthold Fleisher, Henri Fuchs. Parmi les banquiers, sont cités Levi Modiano et Samuel Modiano. A Monastir, il y a Raphaël Camhi, à Smyrne Monsieur Keyser. Le journal évoque la banque ottomane qui est de fait dirigée par les Rothschild et le gouverneur de la banque de France. Les liens avec la France sont tenus. Un article développe le conflit financier entre Elias Pacha et les héritiers du Baron de Hirsch au sujet de l’emprunt de 1874. Parmi les assureurs, les publicités indiquent la Cie Helvetia avec pour directeurs locaux messieurs Trumpler et Asséo, un Suisse et un Juif. The first dont le directeur est Charles Modiano, et La Baloise qui a pour directeur Léon Juda.

L’industrie est surtout agro-alimentaire, huileries, minoteries, et textile. Le journal contient une annonce de l’huilerie d’olives de Calamatra, le dépôt appartenant à J. Matalon. Filature Torres et Modiano dont le directeur est Lévi Nahmias. Sont citées la fabrique de brosserie Recanati Botton et cie et la société ottomane de gaz dirigée par J. Levi.

Les commerces sont multiples. Le tribunal de commerce est dirigé par Moïse Caldéron et Bonomo Bensussan. En font partie messieurs Salomon effendi Francès, Hassid, Aschars.

La vente d’alcool est très présente, est-il redistribué dans l’Empire ? Monsieur A. Tiano est le représentant à Salonique de la distillerie Pétropulo de Gumuldjina. Jacob Simha est spécialisé dans la vente du Cognac, le distributeur de Fernet Branca est M Salomon Nahum, et la Maison Gattegno et Sciuto sise au passage américain N°14-15 vend du Wisky. On note aussi la société importatrice de café Chefcoulaff frères.

Pour les les pharmacies, une réclame affirme : « l’aérie filtre bréveté Pasteur est en vente chez I. J Cohen 13 Karakach Han.

Le journal montre une Publicité pour le droguiste J. Palamari.

Le textile est représenté par les publicités pour la maison Isaac Bensussan, « vente de mouchoirs » ; et la Maison de nouveautés Ovadia, Allalouf et frères dont le slogan est « Habillez vous richement ! ». Ajoutons à la liste la bijouterie Joseph Asséo et les imprimeurs Nahmias, Campello, Eskenazi. Falcon. Ce dernier célèbre pour ses connaissances encyclopédiques étant à l’origine de l’expression employée pour se moquer du prétentieux qui se trompe : « se yera senior Falcon ! ».

L’économie connaît des soubresauts, les faillites sont nombreuses.

Faillite d’Hanania Arditi « les créanciers sont invités à se présenter au tribunal de commerce pour délibérer sur e concordat (novembre 1895).

Outre les fabricants et les commerçants il y a les professions libérales :

Les avocats, messieurs Modiano, Pessah, Angel, Salem. Les médecins : Nous en avons déjà nommés, ajoutons Moïse Allatini (qui a été félicité par Salomon Reinach (qui avec Joseph et Théodore formait les 3 frères surnommés « Je sais tout ».) Henri Pereira, Moïse Morpurgo (le nom vient de la ville de Marburg) Juda Nehama, Chalom Saïas, Saul Modiano, Mendosa, Vita Léone, Fernandez, Diaz, Henriquez, Miranda, Samanon.

Les fonctionnaires de l’empire cités dans le journal sont Victor Bey directeur politique du Vilayet, Memet Taïar Bey premier secrétaire de la cour d’appel de la ville, Vital effendi Stroumza inspecteur général de l’ agriculture du Vilayet.

Des notables font partie de la bonne société comme Charles Aslan consul d’Espagne à Salonique, Léon Orosdi consul de l’Empire à Nice qui vient souvent à Salonique ville dont il est sans doute originaire, M Mordtmann consul d’Allemagne. Le consul de France M Veillet-Dufrêche. Le consul d’Italie Monsieur Finzi. Parmi les intellectuels peut-on placer les journalistes cités par le journal dont ceux de la presse judéo-espagnole de la ville, El nacional, el telegraf, el sol el amigo de la familia, el tiempo.

Le journal de Salonique ne parle pas du petit peuple, il ne fait qu’évoquer une seule fois les femmes traversant la ville sous le feradje, le grand voile noir, les endechaderas, les pleureuses, celles qui craignent les donadores, les démons.

La grande bourgeoisie juive de la ville est éclairée, instruite, ouverte sur le monde, elle réside dans de luxueuses « villas ». La villa Ida est la résidence du banquier Levi Modiano. Le journal prévient que l’architecte Vitaliano Poselli va construire pour Elie Aélion une construction de luxe au quartier franc sur l’emplacement de l’ancien consulat de France. Bien entendu, ces riches familles sont liées par l’endogamie, Par exemple le mariage de Fanny Aélion, fille d’Elie Aélion, avec Monsieur Daniel Samuel Modiano.

Cette bonne société lit en français, les liens avec la France sont étroits. Le pays de la déclaration des droits de l’homme est une grande puissance; Dés 1800 de nombreux Juifs de Salonique se sont installés en France. Le journal est en partie financé par l’ambassade de France pour qu’il participe au rapprochement entre l ‘Empire ottoman et la France.

Il y a un lien particulier qui rattache Salonique à la France et surtout à Marseille.

On trouve un poème de Jacques Normand « Et bientôt Marseille huitième merveille du vaste univers vient nous faire fête l’azur sur la tête les bras grands ouverts. » et deux articles sur la bouillabaisse. Un signé Saviranus sur la bouillabaisse du restaurant La Réserve. Un autre, sacrilège, qui prétend  « la bouillabaisse n’est pas marseillaise, elle a vu le jour à Balaguier, plage de Toulon, à l’auberge du père Louis. » Un article signé Protis annonce la mort du félibre Paul Arène ; ( Dans l’Univers israélite du 15/08:1913, un article rappelle que selon Frédéric Mistral, le prénom Mireille viendrait de la déformation que les Juifs du Comtat avaient donné au prénom Myriam.)

La France est le pays de l’élégance, le salon de coiffure de Jean Parissi 2 rue du Quai se nomme « A l’espérance ». Un article signé Yolande fait la description d’une robe de soirée de la maison Worth.

Le journal s’intéresse aux mondanités, il annonce que le Régulus, le yacht du marquis d’Urre d’Aubois avec un équipage de seize hommes est entré dans le port ; Il explique l’origine du surnom « Badinguet » attribué à Napoléon III : ce dernier s’était évadé du fort de Ham avec la veste d’un maçon nommé Badinguet, (un peu comme si Sarkozy qui utilisait le téléphone de Paul Bismuth avait gardé le surnom Bismuth). Le journal suit l’actualité de l’ex impératrice Eugénie: A Corfou elle a racheté l’ Achilléon, le palais de marbre blanc de l’impératrice d’ Autriche Elisabeth, la fameuse Sissi, En 1892 elle fait construire la villa Cyrnos au cap Martin par l’architecte Hans George Tersling.

Le journal reçoit des protestations de lecteurs au sujet de l’orchestre de la brasserie Olympia qui «  écorche affreusement la Marseillaise ».

La France est économiquement et culturellement présente dans l’empire ottoman ;

Au niveau économique, les liens sont si forts qu’il y a parfois des tensions : « Elias Pacha est en conflit financier avec les héritiers du Baron de Hirsch pour l’emprunt de 1874 », et « un procès en contrefaçon intenté par un syndicat professionnel français à quelques droguistes de la ville ! »

Plus sérieusement , il existe des succursales de la caisse d’épargne française en Turquie pour les Français et les protégés français, ces derniers étant majoritairement des Juifs de Salonique. Le cours de comptabilité Colombier forme les comptables saloniciens. Le journal rappelle qu’au tirage de la loterie turque on gagne des francs ! Les liens culturels sont sans doute les plus forts, la France est un modèle. Il y a bien sur Le Journal de Salonique, mais aussi la librairie française Nillson.

Le journal donne des nouvelles de Sarah Bernhardt au théâtre de la Renaissance à Paris et il commente une vente d’autographes à l’Hôtel Drouot, une page de Balzac s’étant adjugée 60 francs, une ligne de Flaubert 4 francs, une lettre de Zola 5 francs. Il fait paraître une poésie intitulée A bicyclette ; la petite reine devant être à la mode puisqu’il y a aussi l’article les bienfaits du vélo. Il commente les événements à la mine de Carmaux, La découverte du pétrole en Algérie, au fleuve Dahra. Il est à noter un article signé Jehan Soudan sur les Fallazias (« exilés ») d’Abyssinie qui pratiquent encore un judaïsme ancien et travaillent le fer, activité considérée maléfique en Afrique. A propos de l’Ethiopie, le journal informe ses lecteurs que le représentant du Négus Ménélik a Constantinople a remis au sultan les insignes en brillants du grand cordon de Salomon. Les guerres que mène l’Espagne à Cuba et aux Philippines sont commentées. Il y a un article sur le docteur Yersin et, dans l’article Nouvelles de Paris, le journaliste écrit « les réformes du culte israélite sont renvoyées aux calendes grecques, M Metzger réformiste, a été battu par M Aron à l’élection du consistoire central de Paris en remplacement de M Crémieux, député du Gard. »

musiciennes juives de Salonique en 1890, le violoniste porte un fez, la coiffe des hommes a évolué dans le temps , u XVI e siècle le turban jaune pour les Romaniotes et la toque rouge en pin de sucre pour les séfarades, au XVIIe les deux groupes ont un turban violet dit « kavezé » (tête). puis viendront le fez rouge à houppe noire et enfin le chapeau européen modèle dit  » républik »

Le music-hall et le théâtre, le plus souvent des troupes venues de France, sont prisés de la bourgeoisie de la ville, le journal annonce le spectacle de l’Orphéum ( la publicité précise « établissement de distraction honnête pour les familles ») avec les chiens savants de Miss Mavous, l’orchestre électrique,le duetto bouffe par les sœurs danoises Vornig, Emilia Miraud chanteuse excentrique, l’orchestre austro-hongrois avec la violoniste Clotilde Accatini. Le chef d’orchestre et régisseur étant Jacob Ehrlich. A l’ Eden théâtre, la troupe française Lindey joue « Feu Toupinel et « une femme pour trois maris ». Le critique qui signe Jean de la Rampe écrit :  « le public n’a pas été choqué par ces pièces parisiennes aux allusions grivoises et aux mots salés. » la misogynie du Salonicien, celle de son temps, est évidente, on peut lire « la femme qui a reçu une instruction hors ligne est rarement bonne épouse et bonne mère », « selon Chamfort le mois de février est le mois où les femmes parlent le moins ..Parce qu’il est le plus court. ». Il est aussi fait mention de façon sérieuse d’un dessert particulier : le riz au lait de nourrice. Exista-t-il vraiment ?

Pour le journaliste qui signe Shéridan, il y a trop de filles à marier à Salonique, « onzième plaie dont Moïse a oublié de frapper l’Egypte. «  Les filles riches se casent tant bien que mal, les pauvres plutôt mal que bien, les autres pas du tout. Bref il faut s’inspirer des Mormons. » Pour équilibrer ce machisme, l’auteur écrit « Lui : comme vous êtes belle aujourd’hui. Elle : comme vous aviez de l’esprit hier. »

Les petites histoires de l’article intitulé « rubrique pour tuer le temps » se veulent drôles  : « A la bibliothèque :

-Voulez-vous me donner un livre.

-Lequel ?

-Le plus gros c’est pour m’ asseoir dessus. » 

« Je ne partage pas votre manière de voir dit l’aveugle. C’est que vous n’y entendez rien réplique le sourd. ».

Le ton est badin, le Journal ne se prend pas au sérieux, il veut informer certes, mais aussi divertir une classe aisée, d’où l’article qui s’intitule « Lettre ouverte à Monsieur Nimportki ».

En fait le Salonicien serait plutôt mauvaise langue, Dieu est-ce possible ? Le journal prévient : «  Chacun prend son plaisir où il le trouve, l’Anglais dans un combat de coq, l’Espagne dans une corrida, le Salonicien se délecte à voir derrière le mur de la vie privée un ménage qui se disloque. »

Le théâtre français est à l’honneur avec les représentations de Francillon d’Alexandre Dumas, un mélodrame d’Adolphe de Dennery par la Troupe Achard du théâtre du Gymnase à Paris. Quant au théâtre Jupiter, il donne Médée par une troupe grecque et aussi des pièces en italien. La pièce peut être jouée sur le pont des navires de guerre en rade de Salonique. Il est une coutume pour ces navires d’inviter la bonne société de la ville à une fête à bord, en général une représentation théâtrale suivie d’un bal. A bord du cuirassé anglais Barfleur sont donc invités les notables de Salonique ainsi que les officiers de l’escadre italienne et du croiseur russe ancrés dans le port. Deux pièces sont jouées par les marins, ils tiennent les rôles masculins et féminins comme dans le film La grande illusion, les pièces jouées sont My dress booots « d’un entrain désopilant » dit le journaliste, et Medea my dear.

Parmi les invités nous trouvons Mmes Allatini Charles, Allatini Etienne, Mme Gavoti, Mlle Mortmann, la fille du consul d »Allemagne. Des bals sont signalés sur le croiseur italien Urania ou le croiseur français Troupe, mais aussi dans les consulats de France ou d’Italie, au White star sporting club, au cercle de l’avenir, au grand cercle, au cercle de Salonique ou au théâtre l’Olympia, tel le bal honoré de la présence du consul italien M Finzi, de Mmes Allatini, Modiano Jacob, Veillet-Dufrêche, épouse du consul de France, Misrachi, Fernandez, Mopurgo, Salem, Löble, Mayer, Valadier, Levy. Le journal annonce aussi le bal des dames de la communauté grecque.

Ajoutons à ces loisirs le Cirque Pierantoni, les bains de mer aux thermes de Langaza à 20 km de Salonique, les fêtes au jardin Colombo.. Les Saloniciens fortunés sont avides de fêtes au point qu’ils regrettent de ne pas fêter mardi-gras. En fait la fête la plus prisée est celle qui accompagne une noce, le journal écrit, pour une fois en espagnol dit « espagnol indigène » «  lo que se hace a la boda no se hace en ninguna hora ». La chasse est également une activité noble, s’y livrent messieurs Alfred Allatini, Pessah, Hugo Allatini, Edmond Fernandez. Dans l’article Oh la grande vie, les membres de la jeunesse dorée de la ville sont appelés copurchies.

portrait hostile de Sabbetaï Zévi 1666; l’inscription mentionne « grand fraudeur et faux messie » r »oi des Juifs », « monarchie ( spirituelle) nouvelle »; en haut se trouve le bateau qui l’a conduit, prisonnier du sultan, de Smyrne à Constantinople, ainsi que sa représentation dans une geôle. Porté par Nathan de Gaza, le sabbataIsme s’est développé à Amsterdam ( nombreuses imprimeries ) avant de gagner l’Europe entière.

La population juive de Salonique est fidèle à l’Empire ottoman, Mustafa Kémal, enfant de Salonique qui fit ses études dans l’école des Deunmés, n’a-t-il pas appelé la communauté juive de l’empire « la nation fidèle » (il est fait mention une fois dans le journal de « Riza Bey », sans doute le premier titre donné à Mustafa Riza qui deviendra Mustafa Kémal (le parfait) puis le gazi (le victorieux), Kémal Pacha et enfin Ataturk). Le 7 janvier est célébré dans les rues l’anniversaire du sultan. Cette fidélité les Juifs vont la montrer lors de la guerre avec la Grèce au sujet de la Crète et celle géographiquement proche qui suivit en 1897. Les Juifs ne peuvent alors être militaires, ils paient un impôt particulier en lieu et place. Des articles racontent la nouvelle guerre en Crète suivie de celle dite des 30 jours que les Turcs gagneront assez facilement. A ce moment là les Juifs de Salonique sont sereins, ils ne voient pas venir la fin de l’Empire et continuent de chanter les louanges du sultan Abdul Hamid dit Abdul le rouge, c’est à dire le sanguinaire.

Les associations de secours aux troupes turques s’organisent. Mesdames Flora Naar, Sarina de Sedat, Benuta Nahmias, Rica Coenca, Rica Molho, Esther Naar sont remerciées par Iskender pacha, chef de l’hôpital militaire. La coopérative La banque ottomane équipe une ambulance dont les chirurgiens volontaires sont des Français messieurs Dreyer, Dufer, Simoës. Parmi les donateurs pour les soldats turcs on retrouve Benito Saltiel, Saul Modiano, Vitalis Stroumza. Quand la guerre est proche de Salonique, à Janina, Charles Modiano signe un article qui raconte comment à l’initiative de Moïse Hasson, quelques Juifs de la ville affrètèrent un bateau, l’Edith, pour aller sur le front à Volo où ils furent reçus par Enver Pacha en personne. La guerre suscite des mouvements de troupes et d’hommes, arrive à Salonique Edip Pacha, général de division aide de camp du sultan, tandis que le gouverneur général Zhini Pacha part pour Alep et cède sa place à Hassan Lehmi Pacha.( L’Univers Israélite raconte en 1913, durant la guerre balkanique, que la coopérative de Richon le Sion offre du Cognac pour les blessés turcs.)

Les temps changent, le monde s’agite, la péninsule balkanique est une poudrière, l’Empire ottoman se détricote, le bel optimisme du Journal de Salonique ne pourra durer. Malgré la victoire turque en 1897 Salonique sort de la sphère ottomane durant la première guerre balkanique en 1912 quand le gouverneur turc Tashin Pacha se rend sans combattre ( sacrifice stratégique qui permet à la Turquie de résister sur d’autres fronts). 800 familles juives partent alors vivre à Constantinople.

En 1913, après l’assassinat du roi George I° (d’origine danoise) par un anarchiste grec orthodoxe, Alexandros schinas, un pogrom est organisé dans la ville, véritable chasse aux Juifs. Suite à l’incendie de 1917 en grande partie criminel qui toucha en premier lieu les quartiers juifs, et suite à la guerre, il y a 50 000 sans abris à Salonique en 1918.

La Grèce est divisée en deux camps, les Tsaldaristes royalistes, contre les Venizélistes, libéraux et antisémites. Les Juifs de Salonique se rangent sous la protection du roi. Devenue Thessalonique la ville doit accueillir les Grecs de Smyrne et des côtes égéennes chassés par les Turcs en 1921, le gouvernement de Venizélos pousse les Juifs à partir. Arrivent les années trente marquées par un antisémitisme féroce . En 1930 est créé le parti antisémite et un an plus tard un pogrom éclate à Salonique. Durant ce temps, l’écrivain roumain Panait Israti en oublie sa morale humaniste et collabore aux journaux antisémites. La moitié de la population juive de Salonique, soit 40 000 habitants, part pour l’Europe ( surtout en France et en Italie), l’Amérique, la Palestine. En 1936, le général Metaxas, monarchiste, accède au pouvoir et tente de chasser de Salonique des agitateurs hitlériens. La guerre arriver, bientôt les 40 000 Juifs de Salonique seront exterminés par la barbarie nazie sous le regard complice de la plus grande partie de la population grecque de la ville.

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