Histoire du Judaïsme en vidéos par Isaac Eugénio d’Giorgi en collaboration avec MMC
C’est en juin 2023 que nous avons fait la connaissance d’Isaac Eugenio d’ Giorgi.
Son projet culturel international « Jewish on the Road » est centré sur l’Histoire et la vie
du Judaïsme en Europe.
Son parcours en France débute par Nice, Marseille, Aix en Provence et le Comtat Vainessin.
C’est, en fait, la deuxième étape de son parcours puisque originaire d’Italie, il a déjà réalisé de très remarquables vidéos sur le Judaïsme dans les régions et les villes italiennes.
L’ originalité de sa méthode; des vidéos accessibles sur Internet basées sur des interviews accompagnées de très belles images des lieux visités, est très séduisante et raisonne avec la démarche de notre association MMC.
Notre rencontre a été particulièrement sympathique, Isaac et son épouse Angelina (Maria Rifka Gusmini) filment eux mêmes avec aisance et ce fut un plaisir pour nous tous d’exprimer nos connaissances sur le Judaïsme Provençal.
Cette aisance est bien celle d’un professionnel du spectacle puisque Isaac Eugenio
d’Giorgi est Directeur, Metteur en scène, Acteur , Auteur et Professeur de Théâtre.
Isaac et Angelina vivent depuis maintenant 3 ans à Jérusalem.
La société: IEproductions bénéficient de la collaboration du rav Morekhaï Chriqui qui
dirige l’institut « Ramhlal » à Jerusalem et avec lequel sont réalisées des vidéos. Cet institut dont le siège français se trouve à Strasbourg est habilité à recevoir des dons.
Ne manquez pas de voir également les autres vidéos sur le lien: IEproductions et sa chaine en cliquant sur le logo de la société de production.
Marseille dans « Les Juifs du pape en Provence »
Au début de ce troisième millénaire, Marseille a célébré le deux mille six centième anniversaire de sa fondation par la tribu hellénique des Phocéens. Ces derniers débarquèrent dans la crique de Lacydon (le Vieux-Port actuel) et ils appelèrent leur colonie Massilia. Selon toute apparence, les premiers Juifs en Provence venaient d’Asie Mineure. Six cents ans avant l’ère chrétienne, les Phocéens en avaient amené certains comme esclaves, les autres pour gérer leurs opérations commerciales. C’est par vagues successives que les Grecs arrivèrent, suivis par les Romains. La preuve de l’existence d’une colonie juive est apportée par la législation en sa faveur qui fut décrétée par les empereurs romains.
Au VIe siècle, le nombre des Juifs à Marseille s’était fortement accru. Certains étaient venus y chercher refuge en 574 ; ils avaient fui Clermont-Ferrand, où l’évêque avait la main particulièrement lourde en matière de conversions forcées. En 591, le pape Grégoire Ier dut intervenir pour interdire le baptême des Juifs de la ville. Au VIle siècle, les Juifs furent loués pour leur « patriotisme » pendant les invasions des Sarrasins. On est réduit à des conjectures pour évaluer le nombre de la population juive de Marseille au débat du Moyen Age. Mais les références historiques suggèrent que son importance devait être assez grande : on peut en juger d’après le nombre des vignobles et des champs qui composaient ce qu’on appelait valle judaica à la fin du Xe siècle et, un siècle plus tard, en considérant la population de la rue Judaica.
Lorsque Benjamin de Tudèle vint à Marseille, au début du XIIe siècle, il nota l’existence de trois cents familles divisées en deux communautés : l’une dans la partie haute, l’autre dans la partie basse de la ville. La première communauté possédait une yeshivah et certains de ses érudits étaient des talmudistes de renom; elle était placée sous la juridiction de l’évêque. La partie basse de la ville, où se trouvait l’autre communauté, était une possession du vicomte. C’est là que se concentraient les marchands. Ils s’étaient établis à proximité immédiate du port, qu’ils utilisaient pour commercer avec la Palestine, l’Egypte, l’Afrique du Nord, l’Italie et l’Espagne. Ils faisaient principalement le négoce du bois, des épices, des textiles, des métaux, des produits d’apothicairerie, des teintures – et des esclaves ! Très souvent, ils étaient associés à des chrétiens. L’évêque avait autorité sur les deux parties de la ville.
Les Juifs de Marseille étaient essentiellement prêteurs d’argent – tout en étant souvent obligés d’emprunter eux-mêmes. Cependant, à la fin du XIIe siècle, certains d’entre eux firent des prêts au monastère de Saint-Victor et au chevalier de Trets. Parmi les Juifs rencontrés par Benjamin de Tudèle, beaucoup ressemblaient aux Séfarades d’Espagne : ils étaient plus occupés à approfondir les théories philosophiques et scientifiques qu’à étudier l’orthodoxie religieuse ou à analyser les textes bibliques ou talmudiques. C’est pendant cette période que de nombreux interprètes traduisirent en hébreu des œuvres écrites en arabe ; il y avait parmi eux des membres de la famille renommée d’Ibn Tibbon, qui étaient nés à Marseille ou qui s’y étaient établis.
En 1257, les Juifs de Marseille furent dotés d’un statut qui leur assurait l’égalité des droits de citoyens.
Cependant, ils n’en continuèrent pas moins à supporter le poids de restrictions diverses. Il leur était interdit de travailler en public lors des fêtes chrétiennes.
S’ils étaient en procès avec des chrétiens, ils n’avaient pas le droit de déposer sous serment. Seuls quatre Juifs reçurent l’autorisation d’embarquer sur un navire à destination de l’Egypte ! Au cours du XIVe siècle, Robert, roi de Sicile et comte de Provence, protégea les Juifs pendant les croisades des pastoureaux (1320).
Les pastoureaux étaient ces travailleurs agricoles migrants qui attaquaient sauvagement les communautés juives sur leur passage, ne laissant que mort et destruction derrière eux. Plus tard, Louis X assura aux Juifs l’égalité des droits lorsque la communauté médiévale fut enfermée dans une « carrière ». Des textes du XIIIe siècle font référence à un cimetière situé dans la ville haute, sur le « mont Zuyu » ou « mont Jusiou ».
Au milieu du XIVe siècle, les Juifs étaient réunis en une seule communauté. Ils avaient trois représentants élus qui organisaient les écoles, les trois synagogues, l’hospice et le mikveh*. La communauté comptait un grand nombre de négociants et de médecins. Le patronyme juif Sabonarius incite à penser qu’il est lié à l’invention du « savon de Marseille ». Un autre Juif, David Crescas, est à l’origine de la fabrication du célèbre savon qui joua un rôle essentiel dans la prospérité économique de la cité. Tout en jouissant de l’égalité des droits, les Juifs pouvaient également tirer profit de leur différence. Comme une ordonnance municipale de 1359 leur en donnait l’autorisation, les Juifs pouvaient acheter ou vendre de la farine destinée à la confection des matsot* dans le quartier juif, alors qu’il était interdit aux autres citoyens de la ville d’en vendre ailleurs que sur le pont. De même, en 1363, alors que tous les Marseillais étaient tenus de balayer la rue devant leur maison chaque samedi, les Juifs pouvaient le faire le vendredi. Ils jouissaient aussi d’une autre exemption : les soirs de fête juive, ils étaient dispensés de l’obligation imposée à toute la population de porter une lampe après le couvre-feu.
Pendant le XIVe siècle, l’afflux des Juifs fut relativement faible. La population demeura stable jusqu’en 1351: cette année-là, les Juifs qui avaient fui les persécutions consécutives à l’épidémie de peste noire vinrent se réfugier à Marseille. Ils y trouvèrent le havre qu’ils recherchaient, si bien qu’ils finirent par représenter trente pour cent de la population totale de la ville. Beaucoup d’entre eux gagnaient tout juste de quoi subsister ; ils étaient travailleurs manuels, portefaix, tailleurs de pierres ou encore d’habits. Même les prêteurs d’argent n’étaient guère riches, car leurs prêts portaient généralement sur de petites sommes. Les Juifs jouissaient virtuellement d’un monopole dans le travail du corail, et pourtant cela leur rapportait peu. Les médecins juifs, réputés pour leur excellence, surpassaient en nombre leurs collègues chrétiens.
Au XVe siècle, il y avait trente-quatre médecins juifs et le roi René exprima sa gratitude pour leur dévouement durant l’épidémie de peste. Bonnet de Lattes, connu également comme astronome, était le médecin personnel du pape Alexandre VII. Mais, au cours de ce siècle, les activités professionnelles des Juifs se réduisirent principalement à la vente au détail de textiles et de blé. Lorsque les Aragonais pillèrent la ville en 1423, les Juifs souffrirent davantage que leurs concitoyens et la plupart furent réduits à l’indigence.
En 1481, quand la Provence fut intégrée dans le royaume de France, la juiverie fut attaquée. Pendant l’émeute, les Juifs eurent à subir pillages, destructions et assassinats. Ils commencèrent à fuir, mais, en 1486, le conseil municipal leur interdit de partir et ordonna un inventaire des terres qu’ils possédaient.
Entre-temps, les Juifs espagnols avaient été chassés de chez eux par les troubles qui agitaient la péninsule Ibérique. Ils commencèrent à arriver à Marseille et leur nombre s’accrut rapidement après 1491. L’Inquisition et l’expulsion de 1492 poussèrent des foules de Juifs espagnols à affréter des navires à destination de l’Italie ou de Constantinople. Les prix qui leur étaient imposés étaient exorbitants et les armateurs marseillais firent d’énormes profits en transportant leurs cargaisons humaines. Sur le trajet, comme beaucoup de navires faisaient escale à Marseille, il arrivait à certains des exilés espagnols de chercher refuge dans la cité – sans avoir pour autant l’autorisation de la municipalité. Un an plus tard, en 1493, une émeute fit des ravages dans la « juiverie » et la Provence expulsa officiellement tous ses Juifs. En 1501, l’ordre d’expulsion fut appliqué dans sa plus grande rigueur, sous la pression instante des chrétiens qui ne cessaient de se plaindre de leurs concurrents juifs.
Certains Juifs choisirent cependant de rester – mais au prix de leur conversion.
Les Juifs chassés de Marseille allèrent en Avignon et dans le Comtat, ou trouvèrent d’autres refuges là où on voulait bien les accueillir. Ce ne fut que dans la seconde moitié du XVIIe siècle qu’une nouvelle communauté se reforma, mais elle n’eut qu’une brève existence. Un édit de Louis XIV en 1669 accorda la franchise d’impôt au port de Marseille. Les deux premiers Juifs attirés par cette mesure furent des Italiens qui arrivèrent avec leurs familles. Ils furent bientôt suivis par des Juifs du pape qui avaient eu vent de leur réussite commerciale. Mais la présence des Juifs – et de leurs deux lieux de culte – se heurta à une forte hostilité locale. Il s’ensuivit un nouvel ordre d’expulsion en 1682. L’édit fut régulièrement renouvelé, ce qui n’empêcha pas les Juifs de persister ; vers 1770, bravant l’interdiction, ils fondèrent une nouvelle communauté avec une petite synagogue.
Malgré sa taille modeste, la communauté connut une scission et il fallut l’intervention de la municipalité et du tribunal pour réconcilier les deux factions rivales.
Les années 1778-1780 furent marquées par l’installation officielle de Juifs du Comtat à Marseille.
En 1782, Louis XVI ordonna qu’on laissât les Juifs de la ville en paix et qu’on leur permît de devenir citoyens – de Marseille s’entend. Peu de temps après, treize d’entre eux déclarèrent qu’ils désiraient établir leur résidence dans la cité. L’ouverture officielle de la ville aux Juifs était devenue une réalité. L’année suivante, le cimetière désaffecté de l’hôpital Saint-Eutrope devint leur lieu d’inhumation. A cette époque, il y avait environ deux cents Juifs à Marseille. La plupart étaient des Séfarades d’Afrique du Nord, d’Italie et du Comtat; il y avait également quelques Ashkénazes, le plus souvent des colporteurs qui faisaient partie des couches les plus pauvres de la population.
Des documents enregistrés par le parlement d’Aix-en-Provence font état de privilèges accordés aux Juifs séfarades. Un Juif comtadin fut nommé à la tête de la nation espagnole et portugaise de Marseille. Cette « nation juive », composée essentiellement de Séfarades et de Comtadins, reçut la citoyenneté française en janvier 1790 – soit deux ans avant le décret d’émancipation générale qui concernait l’ensemble des Juifs de France. La tolérance dont ils jouissaient désormais et la reconnaissance officielle de leur communauté donnèrent confiance aux Juifs de Marseille. Ils ouvrirent une nouvelle synagogue dans la paroisse Saint-Martin. Pendant les années de la Révolution, à la différence du reste de la population, la colonie juive se développa de façon importante. Des négociants et des commerçants comtadins vinrent s’établir dans la cité. Les Juifs commencèrent à s’y enraciner ; en 1793, vingt-cinq pour cent des enfants de la colonie étaient nés à Marseille. Une communauté réunifiée vit le jour en 1804, avec une nouvelle synagogue et un cimetière. Elle comptait quelque trois cents membres, dont plus du tiers vivait dans la pauvreté.
